Les Contes d’Anderson : cru 2012
Sortie DVD/Blu-Ray : « Moonrise Kingdom » de Wes Anderson (USA, 1h34)

27.09.12

Des plans cadrés au millimètre, un humour pince-sans-rire irrésistible et Hank Williams, Purcell et Françoise Hardy réunis sur une même B.O. ? C’est le cinéma de Wes Anderson et ça ne ressemble à aucun autre. Dans son dernier film, qui sort cette semaine dans les bacs, il s’empare pleinement du thème de l’enfance et paraît plus épanoui que jamais.

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En une poignée de films, de Bottle Rocket (1997) à Fantastic Mr. Fox (2010) en passant par La Famille Tenenbaum (2002), Wes Anderson s’est imposé comme la coqueluche du cinéma indépendant américain. Son style est si affirmé et nettement défini qu’il est déjà, si tôt dans sa carrière, accusé par ses détracteurs d’être répétitif. Au risque de décevoir ceux-là par avance, disons ce qui est : Moonrise Kingdom n’est en rien un film-tournant pour le cinéaste. Que les admirateurs, eux, se réjouissent : c’est peut-être bien un film-sommet.

Le pitch ? Sur une île au large de la Nouvelle-Angleterre, en 1965, Suzy et Sam, douze ans, tombent amoureux, concluent un pacte en secret et s’enfuient ensemble, laissant les parents de la première (irrésistibles Frances McDormand et Bill Murray), le chef-scout du second (Edward Norton) et l’unique policier local (Bruce Willis, dans un contre-emploi réjouissant) à leurs problèmes d’adultes frustrés et désabusés. Cette unique phrase suffit à signaler le double pas de franchi par le cinéaste avec ce nouvel opus : un pas en arrière – vers un âge qu’il n’a plus – et un pas en avant, vers l’apogée du traitement d’un thème qu’il a si bien su faire sien depuis ses débuts, celui de l’enfance.

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Comme toujours chez le réalisateur, les gosses sont désabusés avant l’heure, désolés par des adultes franchement perdus auxquels ils craignent de ressembler un jour. La nouveauté, c’est qu’ici, ils craquent… et prennent le pouvoir pour de bon. Si les personnages d’adultes ont l’air de marionnettes humaines hébétées (prestations réjouissantes du casting), les kids s’échappent en pleine nature et imposent au film leur vitalité à toute épreuve. Leur fuite en avant est prétexte à un déballage rétro typique d’Anderson : de la folk de Hank Williams pour accompagner la descente d’une rivière, « Le Temps de lAmour » de Françoise Hardy pour danser sur la plage ou des lettres d’amour d’un autre temps pour entretenir sa relation de longue date.

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Il faut dire, surtout, que ces beaux personnages d’enfants permettent enfin à Anderson de raconter une grande et belle histoire d’amour, avec obstacles, rebondissements, libération et même coup de foudre (sic) ! On y retrouve en version décuplée tout ce qui faisait la poésie de son cinéma : la démesure des évènements extérieurs comme reflet de celle des émotions des personnages, la célébration de l’innocence, de la vigueur, de la détermination des enfants, la créativité, l’élaboration d’un monde-refuge bien à soi, au bric-à-brac raffiné (si si, chez Anderson, ça existe !). Grâce à deux jeunes interprètes admirables, tout sonne juste, même lorsque le cinéaste a l’audace d’évoquer les découvertes les plus sensuelles : tandis qu’ils s’enlacent sur la plage où ils ont planté leur tente, Suzy dit à Sam : « _C’est dur. _Ça te dérange ? _Non, j’aime bien. » (!).

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Ce que l’on oublie trop souvent de souligner, c’est qu’au sein d’une œuvre ultra-réglée sur le plan formel, que certains jugeront poseuse ou glacée, Anderson aménage des intermèdes autrement sensibles où ses personnages quittent leur statut de petite figurine pour dévoiler toute leur humanité. Ainsi de ces adultes qui se voient rappeler par plus jeune qu’eux l’intensité d’un amour vrai : le dialogue mère-fille et celui entre Sam et le personnage de Willis sont de vrais moments d’émotion. C’est le beau paradoxe de l’œuvre andersonienne : toucher par des moyens ultra-étudiés, par une forme savamment ciselée à un idéal d’épanouissement des émotions.

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