TV et cinéma italiens : état des lieux
Sortie en salles du 3 octobre 2012 : « Reality » de Matteo Garrone (Italie, 1h55)

10.10.12

Quatre ans après « Gomorra », film-choc sur la mafia napolitaine, Matteo Garrone est de retour avec ce qu’on a un peu vite annoncé comme une résurrection de la comédie italienne d’antan. Si l’on y regarde de plus près, on y trouve une autopsie moins drôle que prévu d’une Italie dévorée par la société du spectacle.

Au cœur de Naples, un poissonnier père de famille vivote grâce à de petits trafics qu’il gère avec sa femme et des revendeurs d’objets électroniques qu’il importe illégalement. Luciano est d’emblée un personnage ambivalent : c’est lui, gouailleur au possible, qui anime la place de son quartier, mais également lui qui va mettre un peu violemment les point sur les « i » lorsque les vieilles qui l’aident dans ses magouilles tentent de le doubler, guidées dans leurs actions par la misère généralisée à l’échelle du quartier. Luciano voit sa vie changer dès lors qu’il est repéré pour participer au plus grand show de télé-réalité du pays, équivalent littéral de « Big Brother » (« Grande Fratello »). Y être sélectionné devient alors une véritable obsession qui lui fait perdre le sens des réalités…

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Le Grand Prix que le film a remporté au dernier Festival de Cannes lui joue des tours : non seulement parce qu’il a été décrié sur le moment (Nanni Moretti, le président du jury, est un proche de Matteo Garrone, le réalisateur du film), mais parce qu’on en attend trop et que l’on est fatalement déçu. Les partis-pris formels de Garrone, un temps intéressants, versent trop vite dans la lourdeur répétitive et le m’as-tu-vu. Ses longs plans-séquences permettent d’inscrire le personnage dans l’artificialité des décors qu’il traverse et de conserver sa perspective subjective lorsqu’il change de milieu, passant des quartiers populaires de Naples aux studios mythiques de Cinecittà. Mais cette élaboration de la forme glisse progressivement vers l’auto-contemplation, surtout lors d’un passage grandiloquent au Colisée, franchement de trop.

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Idem pour un récit qui croit bon de surligner ses enjeux. Dès lors que le personnage connaît un dérèglement identifié comme tel par son entourage, le film perd sa fraîcheur et tire en longueur. Dommage, car les questions initialement posées étaient intéressantes : une conscience de classe est-elle encore possible dans une société uniformisée – ne serait-ce que dans son attrait généralisé pour des émissions de télé-réalité débilisantes ? Tous les personnages, pauvres ou devenus riches grâce à cette grosse machine qu’est la télévision italienne, semblent avoir les mêmes aspirations futiles. Alors, comme Luciano, on se fait passer pour un homme bon de la classe populaire pour mieux être repéré par les pontes de l’audiovisuel, accéder à la gloire et devenir un « people » déshumanisé. Triste rêve d’une vie. Matteo Garrone, déjà remarqué pour « Gomorra » (2008), plongée étouffante dans le quotidien de la mafia napolitaine, prend le pouls d’une certaine Italie populaire que le cinéma national avait un peu délaissée depuis une trentaine d’année. A défaut d’aller de l’avant avec ce film un peu surestimé, disons que le cinéma italien fait le bilan, et c’est déjà pas mal…

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Texte : Gustave Shaïmi