Basement Double Mixte

Slider by IWEBIX





Dimanche 8 avril 2012 au festival Reperkusound

Interviews Musique — 14-04-2012

Avec sa gueule de rockeur et son physique de déménageur, Arnaud Rebotini a l’habitude de ne laisser aucun badaud indifférent. Sur scène ou en studio, cet artiste français de 42 ans au parcours hétéroclite ne se ménage pas non plus pour prendre le risque de bousculer les codes de la musique électronique. De l’esclavage à Barack Obama, de Black Strobe à l’anus de Satan, du blues à la techno en passant par le rock, il nous a démontré durant près d’une demi-heure que l’étendue de sa culture musicale n’avait d’égal que la générosité de son live…

interview-arnaud-rebotini

Mathieu Zub et Arnaud Rebotini - Reperkusound 2012. © Florian Ardérighi

LMC : Pour commencer, bravo pour ta performance de ce soir ! Un petit mot sur tes sensations et l’ambiance de la soirée ?

Arnaud Rebotini : Merci ! Je me suis bien amusé, les gens ont bien réagi, c’était vraiment une bonne soirée pour moi !

 

LMC : J’aurais d’abord aimé avoir ton point de vue sur la scène électro française actuelle, car ton parcours est un peu atypique par rapport au reste de la « French touch »…

Arnaud Rebotini : La French touch c’est fini… La première et la deuxième je n’ai jamais été dedans. Quand j’ai fait Black Strobe en 1997, j’ai fait un titre qui s’appelle « Paris Acid City » alors que tout le monde faisait de la disco filtrée… Aujourd’hui les mecs qui cartonnent c’est plus French touch, c’est Gesaffelstein, c’est ce que je peux faire quoi, des trucs avec des synthés, un peu techno, EBM…. Le coté « pouet pouet » est un peu parti… Mais la scène actuelle j’aime bien !

LMC : Ton parcours a donc commencé avec Black Strobe. Peux-tu justement nous parler un peu de ton prochain projet avec ce groupe?

Arnaud Rebotini : Le problème de Black Strobe c’est que l’histoire est un peu compliquée… En fait il y a deux Black Strobe : il y a le Black Strobe d’ »Italian Fireflies » avec le côté électro qui a eu beaucoup de succès et il y a « I’m a Man » qui a eu encore plus de succès. J’ai toujours fait mes choix artistiques par rapport à ce que j’avais envie. Le prochain Black Strobe sera assez « blues », dans l’esprit « d’I'm a Man », dans l’idée vraiment de ce qu’est le « boogie woogie » et avec une forme de disco également. Il y aura vraiment ce côté qui est présent dans « I’m a Man ». C’est une triple reprise, c’est-à-dire à la fois « Mannish Boy » de Muddy Waters, « I’m a Man » de Bo Diddley qui est un peu la même chanson et « La Grange » de ZZ Top. Tout ça c’est les mêmes riffs et dans le prochain album il y aura aussi toute la dimension plus « disco » de Johnny Guitar Watson.

LMC : Au regard de ton parcours et de la diversité de ta musique, est-ce que tu n’as pas craint, à un certain moment, de perdre ton public voire ton identité ?

Arnaud Rebotini : J’ai passé ma vie à perdre mon public, à perdre les gens… D’une certaine manière, faire de la musique c’est hyper cool et je ne fais pas ça pour me faire chier avec les gens. J’essaye de faire un truc, de donner quand je fais du live. Après, la musique que je propose c’est ce que j’ai envie de proposer à un instant par rapport à moi, mes influences, ce que j’écoute… J’ai sans doute perdu des gens, c’est vrai, je suis pas le mec qui a le mieux géré sa carrière mais bon ça fait 20 ans que je suis là. Alors je suis pas forcément le mec qui est tête d’affiche, mais je m’en fous !

 

LMC : Venons-en à ton dernier album et plus particulièrement à son titre. Comme l’on ne choisit jamais un titre par hasard, quelle est la signification de ce « Someone gave me religion » ?

Arnaud Rebotini : Toujours par rapport au blues, c’est une phrase d’un morceau de Son House qui est un très très vieux Bluesman, ce que l’on appelle « folk blues », c’est-à-dire le blues des années 1930. C’est un des rares de cette génération-là qui a vécu assez vieux et il a donc un morceau qui s’appelle « Preachin’ Blues », un classique folk blues vraiment du Sud, où il commence par cette phrase, « Someone gave me religion ». D’ailleurs on ne comprend pas très bien car les vieux Blacks du Sud comme ça ils n’articulent pas très bien et il y a différentes interprétations des paroles. Je trouvais ça très symptomatique que ce soit un vieux Black du sud qui dise « quelqu’un m’a donné religion »… Tu ne peux pas dire ça en fait ! Que quelqu’un que tu ne nommes pas te donnes religion, pour moi c’est la synthèse – une anticipation au prochain Black Strobe qui sera la suite de ça – de tout ce qu’on peut vivre nous. La plus grande exploitation du Sud, les mecs qui ont fait le plus de fric sur les noirs, c’est les Rolling Stones…. Tout ça, c’est une névrose des occidentaux. On est dans un monde tellement victimaire que tout cela a fait sens.
Tu vois, si la techno est de Chicago et Détroit, c’est les villes du blues en fait. Il n’y a pas de hasard et tout ça prend pour moi un espèce de sens hyper important qui fait qu’il y a un réel dans la psyché des gens. Quand Son House dit cette phrase, à chaque fois elle me « tue », elle me donne énormément d’émotions et ça c’est symptomatique. On est tous des « négros » du Sud, on est tous des esclaves, on est tous dans ce truc-là même si historiquement c’est un peu politiquement incorrect de dire des choses comme ça, mais en tout les cas on a tous envie de s’identifier à ça ! Nos pères n’ont pas forcément amené les choses de cette façon-là à toute notre génération. Si tu es blanc et occidental et que tu te reconnais dans une phrase comme « Someone gave me religion », c’est que ton père, les gens avant toi, ne t’ont pas donné quelque chose… C’est dans ce sens-là qu’on est un peu tous compassionnel avec le blues et c’est pour ça que c’est toute la musique du XXème siècle…

interview-arnaud-rebotini-02

LMC : Est-ce que tu peux donc dire qu’il y a du blues dans ta musique ?

Arnaud Rebotini : Quand je fais de la techno oui, après c’est un peu tiré par les cheveux…

 

LMC : Bien sûr, et la métaphore que je vais faire l’est aussi, mais comme l’on peut dire que NTM peut être du rock, est-ce que l’on peut dire aussi que parfois la techno pourrait être du blues dans ce qu’elle exprime ?

Arnaud Rebotini : Globalement, la thématique du rap reprend celle du blues qui n’a jamais été genre « je suis un pauvre noir et les blancs m’ont exploité », les paroles du blues c’est « j’ai envie de baiser et j’ai une belle bagnole », voilà en gros c’est ça, et quand ils sont tristes c’est souvent « ah chérie pourquoi tu es partie, c’est vrai j’ai couché avec ta sœur » (rires). Voilà il y a ce truc, « c’est pas de ma faute mais je suis un mec de la campagne ». Même par rapport à Calvin, il y a l’idée que tous les gens qui sont venus sur terre par l’anus de Satan (sic).

 

LMC : C’est donc Son House qui t’a donné ta religion ?

Arnaud Rebotini : Non c’est pas Son House, ce sont les vieux bluesmen… Mais qui nous parle mieux ? Quand t’écoutes ça… Les albums comme « Blues from the gutter » de Champion Jack Dupree, un truc sur la dépendance, la drogue, c’est magnifique quoi, tout est là ! Déjà le mec s’appelle Champion Jack Dupree (rires) et il raconte le blues du caniveau. Je trouve ça…

 

LMC : Dans ton univers, ce qui est intéressant, c’est que le lien direct entre ta culture musicale et la techno n’est pas forcément visible. Est-ce que tu penses que le public que tu vises en as conscience ou est-ce que tu t’en tapes complètement ?

Arnaud Rebotini : Il y a un côté festif.. Je vais avancer une idée que je n’ai jamais avancé…

LMC: On a un scoop !

Arnaud Rebotini : Non mais tu me fais penser à un truc là ! Moi je fais de la musique instrumentale globalement, pas dans Black Strobe mais ce soir c’est instrumental. En fait la musique répond au trou du langage, c’est-à-dire ce que le langage ne peut pas exprimer.
Ce qu’il y a de très intéressant dans l’histoire du Rock and Roll, du Blues, c’est quand les noirs, les esclaves, n’avaient pas le droit de parler. On les a autorisés à parler dans un premier temps avec les « work songs », c’est-à-dire chanter pour rythmer le travail.
Quand les maitres blancs se sont aperçus que ça les aidait à travailler et après comme ils chantaient bien, on leur a dit « vous allez chanter nos quadrilles irlandais », et le blues c’est ça en fait, une interprétation libre du chant des blancs. Cette interprétation libre des noirs a donné le blues.
Après il y a tout un débat sur la note bleue, un truc un peu politique, la note bleue vient d’Afrique ce qui n’est pas vrai à mon sens, elle existe en Afrique mais elle existe en Europe aussi dans le champ médiéval, dans les musiques irlandaises… Ce n’est pas arrivé en même temps, mais tout ça se cristallise dans le sud des Etats-Unis. Donc ces esclaves qui n’avaient pas le droit de parler, on les autorise à raconter quelque chose et en fait ils ne racontent rien ! Finalement ils ne sont pas dans un truc victimaire et racontent assez peu, enfin des trucs à la con !
D’ailleurs il y a un truc totalement fascinant quand tu vois Barack Obama qui chante « Sweet home Chicago », pour vous c’est les Blues Brothers, mais en fait c’est Robert Johnson qui est pas tout à fait le premier mec mais celui qui a cristallisé…
Avant lui il y a Tommy Johnson qui est une première légende, ses chansons sont moins fortes que celles de Robert Johnson mais il a la même histoire. Ce gars, qui n’est jamais allé à Chicago, dans « Sweet home Chicago », il parle de la Californie ! Il superpose donc le fantasme des blancs et des noirs, c’est-à-dire que les noirs voulaient aller à Chicago parce qu’il y a avait l’industrie, du boulot et les blancs voulaient aller en Californie. Dans « Sweet home Chicago », Chicago est en Californie… Et Barack Obama qui chante ça avec Mick Jagger, c’est un truc improbable ! On finira par la faire Sweet home Chicago dans Black Strobe, c’est pas ma préférée mais… La version incroyable c’est celle des Stones ! Juste après « Gimme shelter » qui est le plus beau morceau…

 

LMC : « Gimme shelter » dans le prochain Black Strobe alors ?

Arnaud Rebotini : Non je peux pas faire la reprise. Autant « I’m a Man » c’était un truc standard, je suis hyper content car maintenant tu tapes dans Wikipedia c’est direct moi, même les Yardbirds je suis avant donc c’est super cool ! Mais sur « Gimme shelter » j’irai pas car il y a une version incroyable, celle de Sisters of Mercy qui tient la comparaison avec l’originale, ils l’ont ralenti et elle est d’une tristesse infinie…

 

LMC : Pour revenir à ton dernier album, comment tu le définirais par rapport à ton précédent sorti en 2008, intitulé « Music Components » ?

Arnaud Rebotini : En fait « Music Components » c’était vraiment « je fais un album de techno avec les machines », en essayant de balayer un peu toute la musique électronique avec ce que j’avais sous la main.
Sur « Someone gave me religion » je sus revenu à l’idée plus basique de reprendre la définition de la techno, qui est d’ailleurs la même que le blues, une influence européenne et américaine, c’est-à-dire le « krautrock » (Krafwerk, Tangerine Dream, Cluster) et le disco. Je suis parti de ça et donc j’écoutais beaucoup de trucs kraut, beaucoup de disco. C’était juste après Black Strobe, je refaisais un album de musique électronique, le dernier album a un peu plus de recul par rapport à ça.

interview-arnaud-rebotini-03

LMC : Ta manière de composer est un peu atypique dans le milieu de la musique électronique avec tes synthétiseurs analogiques et tes boites à rythme des années 1970-1980. Qu’est ce qui te plait dans ces instruments et qu’est ce qui les distingue des synthés d’aujourd’hui ?

Arnaud Rebotini : C’est parce que tous les synthés d’aujourd’hui courent derrière les vieux quoi… Je vois les gens, quand je déballe mes synthés sur scène, qui disent « ouah t’as ci, t’as ça »… Si je ramène un truc de maintenant, ça apporte quoi ? Rien !

 

LMC : On a aussi le sentiment quand on écoute ta musique que le son est moins parfait que celui des synthés d’aujourd’hui qui essayent vraiment de reproduire l’instrument tel qu’il est…

Arnaud Rebotini : Ca c’est un vieux débat des années 1990, les synthés actuels veulent refaire tout le truc des analos car la synthèse virtuelle et les ordis ont amené un truc dans la musique. Mais ces machines m’ennuient…

 

LMC : Y-a-t-il des artistes qui t’ont particulièrement influencé dans ce choix ? Je pense par exemple à Jean-Michel Jarre qui a été l’un des pionniers à ce niveau-là..

Arnaud Rebotini : Non, Jean-Michel Jarre c’est quelqu’un que je respecte énormément, mais il a une approche harmonique et mélodique qui n’est pas la mienne, je suis plus krautrock synthétique et techno.

 

LMC : Tu as crée ton propre label en 2010, Blackstrobe Records. Pourquoi cette décision ?

Arnaud Rebotini : Parce que je produis chez moi, j’avais les moyens de pouvoir faire une promo, je l’ai fait moi-même et je suis très content comme ça. Il y a Museum qui est le seul avec moi sur le label, j’ai produit son disque et il joue de la guitare dans Black Strobe.

LMC : Merci beaucoup Arnaud !


Propos recueillis par Thibaut Laurent
Photos : Florian Ardérighi
www.rebotini.blackstroberecords.com

Lisez aussi :

Reperkusound soir #1 : ouverture en grande pompe
Un trésor dans le double-fond

Partagez cet article !



(0) Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

About Author

Flo-N&b

Graphic&Web Designer // Fondateur du Mauvais Coton