Rumble 2012 : interview de Likhan’
Interview de Likhan' au festival Rumble, du 15 au 17 mars 2012 au Transbordeur

21.04.12
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Petit flash-back. Le Rumble Festival, c’était il y a maintenant un mois. Faites fonctionner vos méninges et remémorez-vous la deuxième nuit. Sur la grande scène, vers 23h, c’était à Likhan’ de chauffer les platines. Après être passé par un grand nombre de genres à travers la Bass Music, le DJ loin d’être débutant s’attaque aujourd’hui au Footwork. A travers cette interview, le grand bavard y va de son commentaire sur la Bass Music, qu’elle date d’aujourd’hui où d’hier, qu’elle soit mixée ou écoutée, ou même qu’elle se transforme en Taoïsme, bref. Un passionné de plus dont les paroles ne sont pas à prendre à la légère.

LMC : Il n’y a pas beaucoup d’informations à ton sujet sur Internet…

Likhan’ : Oui, alors déjà je ne suis pas très fort pour la comm. C’est quelque chose que je n’ai pas le temps de faire. Elle se fait un peu toute seule mais bon… Cela-dit je fais de la radio et de la production. Je fais du Djing depuis maintenant près de 17 ans. Je fais de la production depuis 2002 / 2003 et j’ai commencé à sortir des disques en 2007.

LMC : Tu es sur le label Seven Recording.

Likhan’ : Oui, un label nantais. Son fondateur Greg G, ici présent (DJ Dice) est mon meilleur pote. A l’époque, on organisait des soirées et on avait même monté un label. Notre « crew » s’appelait L.A. Represent et on a sorti un premier disque ; Old School Jungle. Mais à l’époque c’était pas du tout la mode. On l’a sorti en 2003 / 2004 … Il y avait donc déjà une idée de label, des morceaux et quand les choses ont commencé un peu à se formaliser de ce côté là, l’idée a été de sortir quelque chose.

LMC : Tu penses quoi du fait que la Bass Music se démocratise de plus en plus ? Vu le nombre de personnes présentent ici ce soir, c’est largement plus que l’année dernière…

Likan’ : C’est surtout complètement dingue de faire des line-up comme ils en font. Ils font venir tous les gens intéressants et ce qui est hallucinant c’est qu’à 23h30 il y avait déjà des gens qui dansaient sur de la Bass Music et les gens viennent pour une soirée qui n’est QUE de ce genre. Après Lyon c’est un contexte un peu particulier…

LMC : Parce que toi tu es lyonnais d’ailleurs ?

Likhan’ : Non pas du tout, je suis Nantais. Je reviens de cinq ans à Marseille et je viens de m’installer à Lyon. Donc je voyais la programmation du Rumble de là-bas. Par exemple pour la première édition j’ai eu le fly dans les mains et je n’y croyais même pas. Qu’en France on puisse faire quelque chose comme ça était dingue pour moi. C’était d’ailleurs un peu trop en avance peut-être.

LMC : Oui, il y avait beaucoup moins de gens que cette année.

Likhan’ : Les gens étaient moins éduqués aussi. Depuis, Skrillex remporte des prix, il y en a dans la publicité, enfin partout ! Et tant mieux.

LMC : T’y es allé l’année dernière ?

Likhan’ : Non, je ne pouvais pas mais j’aurais adoré ! Si j’avais pu j’y serais allé.

LMC : Et le fait que tu joues ce soir, tu le sens comment ?

Likhan’ : Ah bah je suis super content. Je remercie vraiment les gens de Totaal Rez qui m’ont accueillis. La ville en général m’accueille vraiment bien et d’un point de vu personnel j’apprécie vraiment ça. C’est hyper bien. J’ai eu une émission de radio. A la base je comptais arrêter, je me disais que je connaissais personne et j’ai eu la chance qu’on me propose un créneau de radio. J’ai joué à des soirées, on m’a invité à des soirées, on me fait confiance c’est bien. Alors qu’en plus, comme ce soir, j’ai servi du son un peu barré.

LMC : Tu as quand même un bon bagage derrière toi, tu es passé par plusieurs styles. Qu’est-ce que tu veux vraiment faire à présent, ce qui t’attire le plus ?

Likhan’ : Le truc c’est que ça marche un peu par lubies, où d’un seul coup il y a un style de musique qui est en train de se créer. C’est l’intérêt de la Bass Music puisque c’est tellement large ! Ce qui m’intéresse c’est ce qui va me permettre de faire avancer le reste, d’avoir toujours un coup d’avance, comme aux échecs. Et il y a beaucoup de gens qui font de la musique en avance. Ce qui est excitant est de voir comment ça va se formaliser et ce que ça peut donner. Parce qu’à force d’essayer des styles de musique qui ont émergé, qui se sont cassé la gueule, d’autres qui ont perduré, il y en a eu vingt mille depuis que… Enfin ça fait pas si longtemps que je suis DJ mais j’en ai vu quand même pas mal et je trouve ça vraiment intéressant. En ce moment je suis dans un style qu’on appelle Footwork, ce qui vient à la base de la « Ghetto Techno » nord-américaine, avec des sons un peu salaces, qui reprennent les sons de Miami. C’est « Check ton booty » quoi, ce qu’on appelle la Booty. Sauf que ça s’est un peu divisé, ça a donné deux mouvements ; la Juke, qui garde ce côté 4/4 super accéleré, super speed avec des filles qui passent leur temps à danser en slip sur de podiums et à côté de ça il y le Footwork, justement. Là c’est de la danse, un peu comme de la breakdance mais plus sur les jambes. C’est assez hallucinant et ça ne se passe qu’en battles, en un contre un, avec un DJ qui mixe derrière, qui est beaucoup dématérialisé, beaucoup moins linéaire. Les caisses claires n’arrivent jamais au bon moment, les patterns (exp?) de drum sont complètement dingues et il y a une énorme basse dessus. Pour l’instant c’est pas mal centré sur Chicago mais j’ai vu que Mike Paradinas, le boss de Planet Mû, sort album sur album de Footwork. Après c’est un peu exigeant pour une grande population. J’ai essayé ce soir d’en jouer mais de manière un peu plus abordable, avec un son plus deep, plus « dubstepisant ». Oui, je vais pas rentrer dans tous les sous-genres ! D’ici deux trois ans ça pourrait devenir quelque chose, on verra le résultat. Le dubstep personne aurait pu parier que ça allait devenir comme ça aujourd’hui. Il y a dix ans c’était impossible de savoir ça.

LMC : Donc ton but est quand même pas mal de vouloir démocratiser les genres.

Likhan’ : Les deux. J’ai toujours essayé d’avoir un rôle éducatif, ce n’est pas pour rien que je fais de la radio depuis 13 ans. On a toujours joué des sons hyper en avance. Par exemple les premières fois qu’on faisait des rewinds (exp?) en soirée, les gens pensaient qu’on ne savait pas mixer. Je me souviens, à Nantes, dans un café un peu hype, les gens venaient voir ce qu’étai la Bass Music, tout ça et je fais un gros rewind sur un morceau de Drum & Bass et les gens me huent. Deux ans après c’est eux qui gueulaient « Rewind ! ». Pendant deux ans tu te fais siffler et ça finit par payer. Ce travail d’éducation on l’a toujours fait. A faire du Garage dans les années 99-2000 en France… Même en En Angleterre c’était exclusif ! Pareil, le son que j’ai joué est encore très intimiste. Donc oui, je suis arrêté sur un style en ce moment parce que c’est un style qui évolue et que j’ai envie de continuer son évolution, en terme de production. Le but en ce moment est de sortir des disques sur des white labels et ensuite faire des collaborations avec des américains, de faire avancer tout ça quoi.

LMC : La radio sur laquelle tu bosses en ce moment, comment elle s’appelle ?

Likhan’ : En ce moment c’est Radio Brume. Et avant c’était Prune Radio à Nantes. Deux ou trois jeudis par mois, je passe des sons pendant une heure pour l’émission Bass Culture qui est elle tous les jeudis de 20h à 23h.

LMC : Tu vois un rapport entre le travail que tu fais sur cette radio et celui que tu fournis en live ou pas ?

Likhan’ : C’est pas le même type d’exigence. La radio il n’y a pas de public en face qui siffle ou non. Du coup on peut se permettre un peu plus de choses… A la limite si la personne zappe, bon…

LMC : Le but est quand même qu’elle reste à l’écoute non ?

Likhan’ : Oui, mais en même temps, je trouve que la radio, et d’autant plus en France , a un sens au niveau des radios libres. Il y a un genre d’exigence, de nouveautés, d’être sans concession.

LMC : Toi tu écoutais la radio pour trouver tes influences ?

Likhan’ : Pas forcément… Mais j’ai toujours adoré les radios pirates anglaises. Je trouve le concept tellement fabuleux ! J’aurais aimé être anglais rien que pour avoir une émission sur une radio pirate. La première fois que mes morceaux ont été joués sur les grosses radio pirates, c’est ce que j’ai trouvé de plus dingue. C’est là où l’underground se fabrique. Les radios libres en France permettent un peu ça. Ce n’est pas du tout la même ambiance mais la liberté est le but principal dans tous les cas.

LMC : T’as un espoir en les radios ou tu penses qu’internet va complètement prendre le dessus ?

Likhan’ : Ben moi je fais les deux. Je passe ma vie sur Soundcloud, j’écoute tout ce qui sort sur Juno et en même temps j’écoute des radios pirates, ou pas … Soundcloud l’intérêt est qu’il y a beaucoup de choses qui sortiront. C’est là où les radios sont intéressantes parce que la plus-part des gars qui jouent mixent des morceaux qui ne sont pas sortis. Ça permet de savoir ce qui sortira dans six mois. A l’époque en Dubstep c’était ça. Une émission de Skream c’était toutes les sorties qui allaient défoncer dans six mois. C’est donc hyper intéressant d’écouter ; ça permet de se tenir au courant. Si non bien sûr que je crois en la radio, si non je n’en ferais pas !

LMC : C’est plutôt par rapport aux gens. Si tu penses qu’ils vont se remettre à écouter la radio.

Likhan’ : J’en sais rien. Je serais un peu désespéré à faire ça en France depuis quelques années si non (rires). En même temps je me souviens d’une époque où j’écoutais les émissions Jungle à Nantes. Il y en avait trois par semaine, sur les trois radio libres de la ville. Sachant que je l’ai fais, je me dis qu’il y en a peut-être d’autre qui le font également. Internet tant mieux. Ça une plus grande diffusion encore pour les radios libres. Elles sont à égalité avec les autres. Avant on était limité par l’émetteur, maintenant le monde entier peut écouter.

LMC : La période dans la-quelle on est doit te redonner espoir alors ! Avec la musique électronique qui revient en force…

Likhan’ : La Bass Music surtout. Et c’est pas faute d’y avoir travaillé. Forcément après, à partir du moment où ça va se démocratiser, ça va forcément se transformer et arriver à des choses un peu bizarres. Après c’est pas grave, il y aura toujours de l’underground. Skrillex sort ses trucs, ben Pinch à côté de ça il va continuer dans l’hyper minimaliste, il en a rien à faire. Il sort son truc et il le vend. Il y aura toujours des gens qui bossent et des gens exigeants. Tant mieux. En Hip-Hop, il y a autant de trucs hyper commerciaux à vomir, autant il y a de l’underground qui déboîte. Du coup les deux existeront. Les gens seront éduqués et les festivals sont remplis.

LMC : Tu ne trouves pas d’ailleurs qu’il y a beaucoup de choix ? Voire trop ? Une certaine sur-consommation.

Likhan’ : Il suffit de voir les techniques de Djing. Elles ont complètement évoluées. Je voyait un DJ un peu connue en Bass Music et je me faisais la remarque que bon, premièrement je vieillissais et que ça correspondait pile à la culture zapping. On peut mélanger pleins de trucs mais c’est drops sur drops. Chaque morceau est laissé une minute, une minute quinze maximum. Genre la montée, le drop, la basse part, au bout de seize mesures c’est déjà remixé, on renvoi un drop et bam bam bam. Moi je trouve ça un peut lassant à écouter, même si ça correspond exactement aux… (il hésite)… jeunes… bon, aux jeunes d’aujourd’hui. Enfin ceux qui ont vingt ans aujourd’hui sont nés avec la culture zapping. Je trouve que les gens qui peuvent prendre le temps de développer les choses font un travail beaucoup plus intéressant. Le public prend moins le temps qu’avant. Ça perd un peu en qualité et en même temps non. (Je me souviens d’avoir mixé aux Riddims Collisions ici à Lyon. J’étais en train de mixer, le morceau arrive vers la fin et je trouve toujours pas de morceau à passer. Parce que oui, je ne prépare pas mes sets, je fais un peu en freestyle, j’aime bien m’adapter au public. Du coup ça s’arrête, je drop le morceau et ça part sur un seul pied, rien de plus. Alors je le cut, je le mets une deuxième fois, puis une troisième de plus en plus vite et je vois les gens qui adorent! D’un mix raté, les gens ont totalement kiffé. Tout ça pour dire qu’ils ne sont pas si exigeants que ça. Donc tant que la musique défonce, c’est pas grave, les gens aiment bien. La plus-part des gens ne capte pas la technique de toute façon. Un gars comme Ltj Bukem, en DnB, c’est un technicien de fou sauf que les gens ne comprennent pas qu’il y a 26 morceaux qui viennent de passer ! C’est magnifique à voir tellement c’est bien fait. Je trouve que la technique pour la technique, même pas dix pour cent des gens vont le capter.

LMC : Avant de toucher au matos électronique, tu as joué d’un instrument ?

Likhan’ : Oui, j’avais un frangin qui avait déjà du matériel, qui était assez doué et qui touchait à tout, du coup j’ai pu le faire aussi. Ce qui fait que quand j’ai eu une guitare je lui ai dis « Tu m’apprends ? » il m’a dit « Tu te démerdes. Tu écoutes, tu reproduits ». J’ai fais pareil avec la basse et la batterie. La basse c’est l’instrument qui m’a le plus motivé. Jouer du Reggae à la basse c’est peut-être trois notes, mais c’est trois notes qui déboîtent tout ! J’ai toujours touché à tout sans vraiment maîtriser quoi que ce soit à part peut-être la basse. Je suis passé à l’ordinateur et à la basse synthétique parce qu’avec le vrai instrument je n’arrivais pas à reproduire les sons que je voulais. J’étais limité, c’est vrai que c’est impossible de faire un wobble avec une basse ordinaire ! Et quand j’ai découvert la Jungle je me suis dis « Bah ouais, c’est des basses comme ça que je veux faire ! »

LMC : Tu penses qu’avant de faire du son « électronique » il faut d’abord connaître les vrais instruments ?

Likhan’ : Non, c’est deux choses différentes. Ce qui compte sont les règles. Je te dirais même qu’être instrumentiste peut enfermer. On a une structure un peu trop carrée, institutionnelle. Il y a l’arpège, les notes, les temps. Après j’en ai jamais fais, je ne sais pas lire une partition…

LMC : Non mais pas forcément le solfège, l’instrument lui-même.

Likhan’ : Jouer dan un groupe c’est quelque chose de particulier par rapport au DJ où on est seul. C’est vraiment deux choses différentes. Ça rapporte forcément à la personne.

LMC : Alors puisqu’on ne va pas parler des tes influences musicales, ce qui serait beaucoup trop long, tes influences extra-musicales ?

Likhan’ : Le Taoïsme m’influence particulièrement. A l’époque où je faisais du Dubstep, j’avais fais une typologie des fréquences de basses en fonction de l’endroit où elles tapaient dans le corps. Parce que 80hz, ça ne frappe pas au même endroit que 200hz. Si on veut toucher à la poitrine ça sera 250hz, si on veut toucher les jambes ça sera 80hz, 60hz. Tout ça jusqu’à des basses qu’on entend même pas. En dessous de 40hz par exemple. Le délire d’essayer d’agir sur la personne qui est là, qui vit quelque chose de physique est intéressant. Le Dubstep est un truc physique, autant que mélodique. « I’ve got something for your mind, your body and your soul ». Pourquoi pas essayer de travailler la-dessus ? Faire partir les gens avec des espèces d’infra-basses, etc. Mon intérêt est donc tout le côté physique, le rapport au corps et donc l’intérêt pour les arts martiaux et toute la médecine chinoise.

LMC : Dernière petite chose, c’est bien toi qui as placé un sample de « Feeling Good » dans ton morceau The Dawn ?

Likhan’ : Oui, mais on est vingt milliards à l’avoir fait sur terre ! Mais en faite sur la première minute du morceau, il n’y a que la voix de Nina Simone et tu peux la sampler sans aucun problème. C’est un morceau que j’ai toujours adoré depuis hyper longtemps. Justemnt, dans le concept de puissance et de retenue (Li – Khan), elle scotche. « Eyes down », et on part. Du coup ce n’est pas un mix ni un remix, je voulais juste l’écouter et faire un truc à ma sauce dessus. Je l’ai tellement en tête qu’il fallait que la synthèse se fasse. Le morceau est sorti en vinyle à la base. Il n’y avait pas mon nom, vu que forcément on se disait que si les héritiers de Nina Simone tombent dessus … Il n’y avait aucune raison mais on ne voulait pas prendre de risque. On l’a ressorti en digital avec mon nom et tout le monde m’a dit « Ah, mais c’est toi ?! ». Donc voilà l’histoire de ce morceau.


Propos recueillis par Violette Le Coultre
www.myspace.com/likhan